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Rêves en infrarouges : un téléguideur de drones raconte son parcours.


Nicola Abé
ex-soldat, Brandon Bryant, 27 ans.
Un soldat Américain avait l’ambition de devenir le premier de son unité. Il y est parvenu et est devenu téléguideur de drones dans une unité spéciale de l’US Air Force, dans l’Etat du Nouveau Mexique. Depuis son poste de travail il a tué des dizaines de gens jusqu’au jour où il s’est rendu compte qu’il ne pouvait plus continuer.

Pendant plus de cinq ans, Brandon Bryant, a travaillé dans un bureau rectangulaire sans fenêtres, de la taille d’une baraque de chantier. L’air conditionné y maintenait une température constante de 17 degrés et la porte, par mesure de sécurité, ne pouvait pas s’ouvrir. Bryant et ses camarades étaient assis en face de 14 écrans d’ordinateurs et 4 claviers. Quand Bryant appuyait sur un bouton au Nouveau Mexique quelqu’un mourait à l’autre bout du monde.

Un poste de téléguidage ronronne du bourdonnement des ordinateurs. C’est le cerveau d’un drone, le « cockpit », selon le jargon de l’US Air Force. Mais les pilotes ne volent pas, ils sont seulement assis devant les commandes.

Bryant fut l’un d’entre eux et il se souvient avec précision d’un incident survenu quand un drone Predator faisait des huit dans le ciel au dessus de l’Afghanistan à plus de 10 000 kilomètres d’altitude. En bas, dans la ligne de mire, il y avait une maison au toit plat fait de terre, avec un abri pour garder les chèvres. Quand Bryant a reçu l’ordre de tirer, il a pressé de la main gauche sur un bouton et visé le toit. L’homme qui était assis à côté a alors appuyé sur la gachette d’un levier de commande et le Predator a lancé un missile Hellfire. Il restait 16 secondes avant l’impact.

« Ces instants se déroulaient comme au ralenti », dit-il maintenant.

Les images qui apparaissent sur son écran, avec un décalage de deux à cinq secondes sont émises par un satellite auquel elles sont transmises par une caméra infrarouge qui est connectée au drone, .

Il restait cinq secondes et il n’y avait personne en vue à terre. A ce moment Bryant aurait encore pu dévier la trajectoire du missile. Plus que trois secondes. Bryant s’est senti obligé de regarder chaque pixel de son écran. Soudain, dit-il, il a vu un enfant qui tournait le coin.

La seconde zéro a été l’instant où le monde numérique de Bryant a recontré la réalité dans un village entre Baghlan et Mazari Sharif.

Bryant a vu un éclair sur l’écran : c’était l’explosion. Une partie de l’édifice est tombé. L’enfant avait disparu. Il a senti un malaise à l’estomac.

« On vient de tuer un enfant ? », demanda-t-il à celui qui était à côté de lui.

« Yeah, je pense que c’était un enfant. » lui répondit-il.

« C’était un enfant ? », écrivirent-ils sur la messagerie instantanée qui était à l’écran

Alors, une personne qu’ils ne connaissaient pas leur répondit. C’était quelqu’un qui était assis dans un centre de commandement militaire quelque part dans le monde et qui avait suivi leur attaque. « Non, c’était un chien. » , a-t-il écrit.

Ils repassèrent la scène en vidéo. Un chien avec deux jambes ?

Première partie : La guerre invisible

Ce jour-là, quand Bryant sortit du « cockpit »  il mit directement le pied en Amérique :: prairies desséchées à perte de vue, champs cultivés et odeur de fumier frais. Sur la tour du radar de la Base Cannon de l’US Air Force une lumière scintillait toutes les quelques secondes dans la pénombre. Ici, il n’y avait pas de guerre.

La guerre moderne est aussi invisible qu’une pensée et sa signification est annulée par la distance. Ce n’est pas une guerre sans frontières, mais elle est menée depuis de petits centres de haute technologie en divers endroits du monde. On veut croire que cette nouvelle manière de la faire est plus précise qu’avant et c’est ce qui fait que certains la considèrent comme « plus humaine ». C’est une guerre mentale, une guerre que Barack Obama, président des Etats-Unis, a encouragée plus qu’aucun autre de ses prédécesseurs.

Dans un couloir du Pentagone où cette guerre est planifiée, les parois sont recouvertes de panneaux de bois sombre. C’est là que sont les bureaux des membres de l’US Air Force. Une peinture à l’huile d’un Predator [drone] est suspendue à côté des portraits des chefs militaires. Du point de vue des militaires, aucune invention n’a eu autant de succès ces dernières années dans la « guerre contre le terrorisme » que le Predator.

Les militaires des Etats-Unis guident leurs drones depuis 7 bases aux USA, comme depuis d’autres bases à l’étranger, y compris celle qui est située dans le minuscule Etat de Djibouti, en Afrique de l’Est. Depuis son siège à Lenglay, en Virginie, la CIA contrôle les opérations menées au Pakistan, en Somalie et au Yemen.

Nous sauvons des vies

Le colonel William Tart, homme aux yeux clairs qui a une claire image de l’ennemi, considère que le drone est une « extension naturelle de la distance ».

Jusqu’à il y a quelques mois, quand il a été promu à la tête de l’US Air Force’s Remotely Piloted Aircraft (RPA) Task Force, à Lenglais.Tart était commandant de la Base Creech, au Nevada, près de Las Vegas, d’où il dirigeait les opérations des drones. Chaque fois qu’il guidait lui-même le vol de l’un d’entre eux, il pouvait voir une photo de sa femme et de leurs trois filles collée sur la liste des vérifications à faire, à côté des écrans.

Il n’aime pas le mot drone parce que, selon lui, il implique que l’avion a sa volonté propre, son ego (drone signifie « faux bourdon », le mâle de la reine des abeilles). Il préfère les appeler avions pilotés à distance et fait remarquer que la majorité des vols ont seulement pour objectif la recherche d’information.

Il s’étend sur l’usage des drones dans des missions humanitaires telles que le tremblement de terre en Haïti et sur les réussites militaires lors de la guerre en Libye : comment son équipe a tiré contre un camion en train de diriger des missiles contre Misrata et comment elle a pris en chasse le convoi dans lequel fuyaient l’ex-dictateur Libyen, Mouammar el Kadhafi, et sa suite.

Il a ajouté que les soldats envoyés en Afghanistan exprimaient constamment leur gratitude pour l’aide apportée depuis les airs. « Nous sauvons des vies », dit-il.

Il n’est pas aussi loquace quand il s’agit d’assassinats selectifs. Il affirme que durant les deux ans qu’il a passé comme commandant des téléguidages à Creech il n’a jamais vu mourir de civils et que les drones n’ouvraient le feu que contre des immeubles où ne se trouvaient ni femmes ni enfants.

Quand il est interrogé sur la chaîne de commandements, Tart mentionne un document de 275 pages intitulé 3-09.3 où il est mentionné, pour l’essentiel, qu’une attaque par drone doit avoir l’aval de l’US Air Force comme n’importe quelle autre attaque. Un officier du pays où doivent avoir lieu les opérations doit donner son feu vert.

L’utilisation de l’expression frappe chirurgicale  le met en colère. Il se souvient d’anciens combattants du Vietnam qui l’ont accusé de ne pas avoir pataugé dans la boue, de ne pas avoir senti l’odeur du sang, et qui lui ont dit qu’il ne savait pas de quoi il parlait.

Ce n’est pas vrai, dit Tart, en faisant remarquer qu’il a souvent mis a profit l’heure de trajet nécessaire au voyage depuis la Base Creech jusqu’à Las Vegas pour prendre de la distance par rapport à son travail. « Nous observons les gens pendant des mois. Nous les voyons jouer avec leurs chiens ou faire la lessive. Nous connaissons leurs habitudes autant que celles de nos voisins. Nous allons même à leurs enterrements. Cela n’a pas toujours été facile », dit-il.

L’un des paradoxes des drones est que, bien qu’ils augmentent la distance par rapport à la cible, ils créent aussi une proximité. « D’une certaine manière la guerre devient personnelle », dit-il.

« J’ai vu mourir des hommes, des femmes, et des enfants »

Dans les environs de la petite ville de Missoula (Etat du Montana) se trouve une maison jaune sur fond de montagnes, de forêts et de nappes de brouillard. La terre est recouverte des premières neiges de l’hiver. Bryant, qui a maintenant 27 ans, est assis sur le canapé du salon de sa mère. Il a quitté l’armée et vit maintenant ici. Il a toujours la tête rasée et porte une barbe de trois jours.

« Cela fait quatre mois que je n’ai pas rêvé en infrarouges », dit-il avec un sourire, comme s’il s’agissait d’une petite victoire pour lui.

Bryant a accompli 6000 heures de ’vol’ pendant ses six ans dans l’ armée de l’air. « J’ai vu mourir des hommes, des femmes, et des enfants, pendant cette période », dit-il. Jamais je n’aurais pensé que je tuerais autant de gens. En fait, je pensais que je ne tuerais jamais personne. »

Deuxième partie : Un travail mal considéré

Après le secondaire Bryant aurait voulu être journaliste enquêteur. Il avait l’habitude d’aller à l’église le dimanche et avait un faible pour les entraîneuses rousses. A la fin du premier trimestre universitaire il avait accumulé des milliers de dollars de dettes.

Il s’est engagé dans l’armée par accident. Un jour où il accompagnait un ami qui allait s’engager, il apprit que l’armée de l’air avait sa propre université, où il pourrait étudier gratuitement. Ses résultats aux épreuves d’admission furent si bons qu’il fut orienté vers une unité de recueil de renseignements. Il apprit à contrôler les caméras et les rayons laser d’un drone et à analyser les images de la terre, les cartes et les documents météorologiques. Il devint opérateur de détecteurs, plus ou moins l’équivalent d’un copilote.

Il avait vingt ans quand il participa à sa première mission. C’était un jour chaud et ensoleillé au Nevada, mais il faisait sombre à l’intérieur du poste de téléguidage et c’était juste avant le lever du jour en Irak Un groupe de soldats US était en train de regagner sa base. Le travail de Bryant consistait à surveiller la route, à être leur « ange gardien » dans le ciel.

Il vit un oeil, une forme sur l’asphalte. « J’avais appris ce qu’est un ’oeil’ pendant ma période d’instruction », dit-il. Pour enterrer un explosif artisanal sur le chemin, les combattants ennemis plaçaient un pneu sur la route et le brûlaient. La chaleur ramollissait l’asphalte. Depuis le ciel, cela avait la forme d’un oeil.

Le convoi des soldats était encore à plusieurs kilomètres de l’oeil. Bryant donna l’information à son superviseur, lequel la transmit au centre de commandement. Il a été obligé d’observer quelques minutes, dit Bryant aujourd’hui, tandis que les véhicules s’approchaient de l’endroit.

« Qu’est-ce qu’il faut faire ? » demanda-t-il à son compagnon. Mais lui aussi était un nouveau.

Il n’était pas possible de communiquer par radio avec les soldats sur le terrain, parce que ceux-ci utilisaient des transmissions à interférences.

Bryant vit passer le premier véhicule sur l’oeil. Il n’arriva rien.

Puis le deuxième véhicule passa par dessus et il vit un éclair surgir sous le véhicule, suivi d’une explosion à l’intérieur ;

Cinq soldats moururent.

Depuis lors, Bryant ne put se sortir de la tête ses cinq compatriotes. Il commença à apprendre tout par coeur, y compris les manuels du Predator et des missiles, et il se familiarisa avec tous les scénarios possibles. Il était décidé à être le meilleur pour que des choses pareilles n’arrivent plus jamais.

’Je me suis senti déconnecté de l’humanité’

Il a fait des postes qui ont duré jusqu’à douze heures. L’US Air Force faisait encore des réductions de personnel pour le téléguidage dans les guerres d’Iraq et d’Afghanistan. Les téléguideurs de drones étaient taxés de pousse-boutons peureux. C’était un travail si mal vu que les militaires se virent obligés de recruter des retraités.

Bryant se souvient de la première fois qu’un missile tira et tua deux hommes instantanément. Pendant qu’il regardait, il en a vu un troisième qui agonisait. Sa jambe avait disparu et il soutenait son moignon avec des mains au travers desquelles le sang passait et se répandait sur le sol. La scène s’est prolongée durant deux minutes. De retour à la maison, il a pleuré, dit-il, et appelé sa mère.

« Je me suis senti déconnecté de l’humanité pendant environ une semaine », dit-il assis dans son café préféré de Missoula où dans l’air flotte un parfum de cannelle et de beurre. Il y passe beaucoup de temps, à regarder les gens ou à lire Nietzsche et Mark Twain. Quelquefois il change de place. Il ne peut pas rester assis longtemps au même endroit, dit-il. Ca l’énerve.

Son amie a rompu avec lui il y a peu de temps. Elle lui avait posé des questions sur ce qui l’assombrissait et il le lui avait raconté. Mais le résultat en a été qu’elle n’a pu ni le supporter ni le partager.

Dans sa ville natale, quand Bryant est au volant il arbore des lunettes de soleil d’aviateur et un foulard palestinien. L’intérieur de sa Chrysler est recouvert d’insignes de son escadron. Sur sa page Facebook, il a créé un album avec les photos des médailles non officielles qui lui ont été  décernées. Tout ce qu’il a, c’est ce passé. Il lutte contre lui, mais c’est aussi une source de fierté.

Quand ils l’ont envoyé en Irak en 2007, il a publié les mots « prêt à l’action » sur son profil. Il a été affecté à une base militaire située à quelques 100 km de Bagdad, où son travail consistait à faire décoller et atterrir des drones. Une fois que ceux-ci atteignaient l’altitude de vol, des pilotes situés aux USA le remplaçaient.

Le Predator peut rester en l’air une journée entière, mais il est lent, c’est pourquoi on le trouve toujours en stationnement à proximité de la zone des opérations. C’est appuyé contre l’un d’eux que Bryant s’est fait prendre en photo habillé d’un combinaison couleur sable et d’un gilet pare-balles.

Deux ans plus tard, l’US Air Force l’envoya dans une unité spéciale à la Base Cannon (Etat du Nouveau Mexique). Il s’est installé avec un soldat ami dans un bungalow dans un village appelé Clovis, où abondaient les caravanes, les stations-service et les Eglises Evangéliques. Clovis était à quelques heures de route de la ville la plus proche.

Bryant préférait les postes de nuit car, en Afghanistan, il faisait jour Au printemps, le paysage, avec ses pics enneigés et ses vertes vallées, lui rappelait sa région natale, le Montana. Il voyait les gens qui cultivaient leurs champs, les garçons qui jouaient au foot et les hommes qui embrassaient leur femme et leurs enfants.

Quand il faisait nuit, Bryant faisait marcher la camera infrarouge. Beaucoup d’Afghans dormaient sur le toit pendant l’été à cause de la chaleur. « Je les observais tandis qu’ils faisaient l’amour avec leur femme. Ce sont deux points infrarouges qui ne font plus qu’un », se souvient-il.

Il étudiait des personnes pendant des semaines et, entre autres, des Talibans pendant qu’ils cachaient des armes ou ceux qui figuraient sur les listes de surveillance parce que les militaires, les services de renseignement, ou les informateurs locaux, les soupçonnaient de quelque chose.

« J’en arrivais à les connaître. Jusqu’à ce que qu’un supérieur dans la chaîne de commandement me donne l’ordre de tirer. » Il avait des remords à cause des enfants qu’il laisserait sans pères. « C’était de bons papas », dit-il.

Bryant passait sont temps libre à jouer sur Internet à des jeux vidéos ou à “World of Warcraft”, ou bien il sortait boire avec les autres. Il ne pouvait plus regarder la télévision parce il n’y avait pas assez pour lui de défis à relever ou de stimulations . Il avait aussi des problèmes pour trouver le sommeil.

’Pas de place pour les sentiments’

A la Base Holloman, dans l’Etat du Nouveau Mexique, la Major Vanessa Meyer,dont le véritable nom est recouvert d’un ruban adhésif noir, présente  la formation des téléguideurs de drones. L’US Air Craft espère avoir le personnel suffisant pour couvrir ses besoins de l’année 2013.

Meyer, qui a 34 ans, brillant à lèvres et diamant au doigt, pilotait des avions-cargos avant de devenir téléguideuse de drones. Habillée de la combinaison verte de l’Armée de l’Air, elle se trouve debout dans une cabine d’entraînement et utilise un simulateur pour montrer comment on guide un drone à travers l’Afghanistan. Sur l’écran, la mire suit une voiture blanche jusqu’à ce qu’elle arrive à un groupe de cabanes en terre. De la main droite, elle prend le joystick pour déterminer la direction de l’avion et de la gauche elle actionne la manette qui accélère ou ralentit son vol. Sur un terrain d’aviation qui se trouve derrière le poste de guidage, Meyer nous montre le predator, fin et brillant, et son grand frère, le Reaper, qui transporte quatre missiles et une bombe. « Ce sont des avions extraordinaires », dit-elle. »Seulement, ils ne fonctionnent pas par mauvais temps ».

Meyer a téléguidé des drones à Creech, la base aérienne qui est près de Las Vegas, là où les jeunes gens vont et viennent en voiture de sport, là où les chaînes de montagne s’étendent dans le désert comme de gigantesques reptiles. Le colonel Matt Martin, dans on livre sur le Predator où il raconte son expérience de guideur de drones au Nevada, a écrit : « Quelquefois, je me pennais pour Dieu qui lance la foudre à distance ».. Meyer a eu son premier enfant alors qu’elle y travaillait. Pendant son neuvième mois de grossesse elle était même assise au poste avec le ventre qui faisait pression sur le clavier..

« Pas de place pour les sentiments » quand on prépare une attaque, dit-elle aujourd’hui. Elle sentait bien, ajoute-t-elle, que son cœur battait plus vite et que l’adrénaline lui parcourait le corps, mais elle respectait les règles à la lettre et se concentrait sur la position du drone. « Une fois la décision prise, sachant qu’il s’agissait d’un ennemi, d’une personne hostile, d’un objectif légal qui méritait la mort, cela ne me faisait rien de tirer ».

Troisième partie : ’Pas de place pour les malheurs du monde’

Après son travail, elle rentrait à la mission par l’autoroute 85 jusqu’à Las Vegas, en écoutant de la musique ’country’ et en passant sans les voir à côté de militants pour la paix. Elle ne pensait pas souvent à ce qui s’était passé dans le poste de guidage mais quelquefois elle se remémorait ce qu’elle avait fait dans l’espoir d’améliorer son rendement.

Ou bien elle allait faire ses courses. Ca lui a fait drôle quelquefois quand la caissière lui a demandé « Comment allez-vous ? » et qu’elle a répondu « Très bien, et vous ? Bonne journée ! ». Quand elle se sentait inquiète, elle allait courir. Elle dit qu’être capable d’aider les enfants de la terre la motivait à se lever chaque matin.

Dans la maison de Meyer il n’y avait pas de place pour les malheurs du monde. Elle et son mari, téléguideur de drones, ne parlaient pas de son travail. Elle regardait en pyjama des dessins animés à la télévision ou jouait avec son bébé.

Maintenant, Meyer a deux jeunes enfants. Elle veut leur montrer que « Maman peut aller travailler et avoir un bon travail ». Elle ne veut pas être comme les femmes Afghanes, soumises et couvertes de la tête aux pieds. « Les femmes ne sont pas des guerriers », dit-elle. Meyer ajoute que son travail actuel de formatrice est très satisfaisant, mais qu’il lui plairait de revenir un jour aux missions de combat.

’Je ne peux pas juste changer comme ça et revenir à la vie normale’

Vint un moment ou Bryant ne pensa plus qu’à partir de là pour faire autre chose. Il a passé quelques mois de plus à l’étranger, en Afghanistan cette fois. Mais depuis, quand il est rentré au Nouveau Mexique, il s’est rendu compte qu’il avait pris en grippe le poste de téléguidage qui empestait la transpiration. Il a commencé par l’asperger de rafraichissant pour air afin d’éliminer les mauvaises odeurs. Mais il a su aussi qu’il voulait faire quelque chose pour sauver des vies au lieu de les détruire. Il a pensé qu’un travail de formateur en stages de survie pourrait lui aller, bien que ses amis aient tenté de l’en dissuader.

Le programme que par la suite il a commencé suivre dans son bungalow de Clovis s’appelle « Power 90 Extreme », avec des exercices comprenant un entrainement au saut à la corde, des pompes, de la maîtrise de soi et des abdominaux. On soulève aussi des haltères quasiment tous les jours.

Quand il ne se passait rien dans le poste de téléguidage, il écrivait dans son journal des réflexions de ce genre : « Sur le champ de bataille, il n’y a pas de partisans, seulement du sang répandu. La guerre totale. Tout ce que je vois est horrible. Puissent mes yeux pourrir. »

S’il arrivait à être suffisamment en forme, pensait-il, peut-être lui permettraient-ils de faire quelque chose d’autre. Le problème est qu’il était trop bon dans son travail.

Vint un moment où il ne prit plus plaisir à voir ses amis. Il a connu un fille mais elle s’est plainte de sa mauvaise humeur et il lui dit : « Je ne peux pas juste changer comme ça et revenir à la vie normale « . Quand il rentrait chez lui, il ne pouvait pas dormir et faisait de l’exercice physique. Il a commencé à répondre mal à ses supérieurs.

Un jour, il s’est effondré au travail et a craché du sang. Le médecin lui a dit de rester à la maison et qu’il ne reprendrait le travail que quand il pourrait dormir plus de quatre heurs par nuit pendant deux semaines d’affilée.

« Six mois plus tard j’étais de retour au poste de téléguidage, à diriger des drones », dit Bryant, qui est maintenant assis dans le salon de sa mère à Missoula. Son chien gémit et appuie la tête sur sa joue. Pour le moment il n’a pas ses meubles qui sont chez un garde-meubles et il n’a pas d’argent pour le payer. Il ne lui reste que son ordinateur.

Bryant a posté un dessin sur Facebook la veille au soir de notre entrevue. Il représente un couple qui regarde le ciel main dans la main dans une verte prairie. Un chien et un enfant sont assis par terre près d’eux. Mais la prairie n’est qu’une partie du dessin. En dessous, il y a une mer de soldats mourants qui se soutiennent avec le peu de forces qu’il leur reste, une mer de corps, de sang et de morceaux de corps.

Les médecins de l’administration des Anciens Combattants ont diagnostiqué que Bryant souffrait de « Post Traumatic Syndrome Desorder » (PTSD). Les espoirs généraux d’une guerre commode – une de celles qu’on peut faire sans blessures émotionnelles – ne se sont pas réalisés.

En fait, le monde de Bryant s’est confondu avec celui de l’enfant en Afghanistan, comme s’il y avait eu un court-circuit dans le cerveau des drones.

Pourquoi il a quitté l’US Air Force ? Un jour, dit Bryant, j’ai eu la certitude que je ne signerais pas le contrat suivant ; C’est le jour où, en entrant dans le poste de téléguidage, j’ai entendu dire : « Hé, quel est le fils de pute qui va mourir aujourd’hui ? »

Nicola Abé

Sources :
En anglais traduit de l’allemand (en trois parties)
En espagnol par Tlaxcala sur La Pupilla Insomne
Traduction partielle en français sur Courrier International

Traduction pour Le Grand Soir : A. M.

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