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1er janvier 1804 – 1er janvier 2013 : deux cent neuf ans d’une nation déshonorée


Pour dénaturé et ingrat que puisse être un citoyen, il y a certaine date de son histoire qu’il ne peut s’en passer. Et c’est aussi simple que ça. Pour l’homme haïtien, la date du 1er Janvier est la plus importante de toutes les dates de son histoire. Car, le premier Janvier symbolise, premièrement, tout ce qu’il est en tant qu’individu transplanté de sa terre africaine en un lieu qui, quoiqu’il lui fût tout à fait étranger, est devenu, par la force des choses, son univers acquis et choyé ; deuxièmement, en tant que citoyen, bien qu’ayant subi l’osmose entre deux autres civilisations – française et américaine – il sait puiser son courage et sa puissance dans ses racines africaines, pour défier l’adversité et s’imposer face aux forces destructrices de l’homme sans cœur et sans âme, et prouver à tout l’univers que le comte de Gobineau et d’autres de son espèce appartiennent plutôt à un monde obscur, évoluant dans une autre galaxie ; troisièmement, en tant qu’un dieu, créateur et gardien de ses propres destinées, qui ose tout entreprendre pour assurer sa place parmi les hommes dignes de ce nom.

Néanmoins, depuis la dépossession officielle d’Haïti de sa souveraineté en 2004 par les trois puissances, créatrices de calamités, les dirigeants vassalisés, télécommandés d’Haïti, pour plaire à leurs maitres, ont tout fait pour minimiser sinon faire passer inaperçues certaines dates historiques du pays qui servent de miroirs de  grandeur et de dignité, afin d’empêcher que la génération montante s’estime fière de ses racines et s’inspire des valeurs patriotiques et héroïques de ces hommes et femmes qui ont su lutter, combattre jusqu’à la dernière goutte de leur sang, pour léguer à l’humanité et à nous en particulier, ce joyau de pays et la liberté comme héritage.

Sans  verser dans les détails, nous nous souvenons de ce qui s’était passé le 1er janvier 2004, lorsque la grande majorité du peuple haïtien s’apprêtait à célébrer avec faste le bicentenaire de l’indépendance du pays. Ce pan de la jeunesse haïtienne qui, soit par ignorance ou naïveté, soit par opportunisme ou cupidité, avait prêté ses services aux forces ennemies de la Nation pour la déshonorer, doit faire son mea culpa. Car, aujourd’hui, si le pays n’est que l’ombre de lui-même et devient la risée du monde, il partage la responsabilité. Si, aujourd’hui, la Nation est remise dans les chaines d’un esclavage virtuel, il en porte aussi le blâme, et il ne trouvera jamais l’absolution tant qu’il n’aura acquiescé aux paroles de l’Empereur, prononcées lors de la proclamation de l’Indépendance du pays, aux Gonaïves, le 1er janvier 1804 :

« Liberté ou la mort !

« Nous avons osé être libres, osons l’être par nous-mêmes et pour nous-mêmes… Et quelle déshonorante absurdité que de vaincre pour être esclaves ?

« Jurons à l’univers entier, à la postérité, à nous-mêmes, de renoncer à jamais à la France, et de mourir plutôt que de vivre sous sa domination.

« De combattre jusqu’au dernier soupir pour l’indépendance de notre pays !

« Prête donc entre ses mains le serment de vivre libre et indépendant, et de préférer la mort à tout ce qui tendrait à te remettre sous le  joug.

« Jure enfin de poursuivre à jamais les traîtres et les ennemis de ton indépendance. »

Et voici à l’intention de tout un chacun et à l’intention de la jeunesse haïtienne, en particulier,   l’Acte de l’Indépendance et la Proclamation du général en chef ( la proclamation de l’Indépendance) , dans leur intégralité respective :

 LIBERTÉ  OU LA MORT

Acte de l’Indépendance

Armée Indigène

Gonaïves, le 1er janvier 1804, an 1er de l’Indépendance.

Aujourd’hui, premier janvier mil huit cent quatre, le Général en chef de l’armée indigène, accompagné des généraux, Chefs de l’armée, convoqués à l’effet de prendre les mesures qui doivent tendre au bonheur du pays :

Après avoir fait connaitre aux généraux assemblés, ses véritables intentions, d’assurer à jamais aux indigènes d’Haïti un gouvernement stable, objet de sa plus vive sollicitude : ce qu’il a fait par un discours qui tend à faire connaitre aux puissances étrangères la résolution de rendre le pays indépendant, et de jouir d’une liberté consacrée par le sang du peuple de cette île ; et, après avoir recueilli les avis,, a demandé que chacun des généraux assemblés prononçât le serment de renoncer à jamais à la France, de mourir plutôt que de vivre sous sa domination, et de combattre jusqu’au dernier soupir pour l’Indépendance.

Les généraux pénétrés de ces principes sacrés, après avoir donné d’une voix unanime leur adhésion au projet bien manifesté d’indépendance, ont tous juré à la postérité, à l’univers entier, de renoncer à jamais à la France, et de mourir plutôt que de vivre sous sa domination.

Fait aux Gonaïves ce premier Janvier mil huit cent quatre, et le premier jour de l’Indépendance d’Haïti.

Signé : Dessalines, général en chef ; — Christophe, Pétion, Clerveaux, Geffrard, Vernet, Gabart, généraux de division ; — P. Romain, E Gérin, F. Capois, Daut, Jean-Louis Francçois, Férou, Cangé, L. Bazelais, Magloire Ambroise, J.-J. Herne, Toussaint Brave, Yayou, généraux de brigade ; — Bonnet, F. Papalier, Morelly, Chevalier, Marion, adjudants-généraux ; — Magny, Roux, chefs de brigade ; — Charéron, B. Loret, Macajoux, Dupuy, Carbonne, Diaquoi Ainé, Raphaël, Malet, Derenoncourt, officiers de l’armée ; — et Boisrond Tonnerre, secrétaire.

 

 LIBERTÉ OU LA MORT

PROCLAMATION DU GÉNÉRAL EN CHEF

Au peuple d’Haïti

Quartier-général des Gonaïves, le 1er janvier 1804, an 1er.

Citoyens,

Ce n’est pas assez d’avoir expulsé de votre pays les barbares qui l’ont ensanglanté depuis deux siècles ; ce n’est pas assez d’avoir mis un frein aux factions toujours renaissantes qui se jouaient tour à tour du fantôme de liberté que la France exposait à vos yeux ; il faut, par un dernier acte  d’autorité nationale, assurer à jamais l’empire de la liberté dans le pays qui nous a vus naître ; il faut ravir au gouvernement inhumain, qui tient depuis longtemps nos esprits dans la torpeur la plus humiliante, tout espoir de nous réasservir ; il faut enfin vivre indépendant ou mourir.

Indépendance ou la mort… Que ces mots sacrés nous rallient, et qu’ils soient le signal des combats et de notre réunion.

Citoyens, mes compatriotes, j’ai rassemblé dans ce jour solennel ces militaires courageux, qui, à la veille de recueillir les derniers soupirs de la liberté, ont prodigué leur sang pour la sauver ; ces généraux qui ont guidé vos efforts contre la tyrannie, n’ont point encore assez fait pour votre bonheur … Le nom français lugubre encore nos contrées.

Tout y retrace le souvenir des cruautés de ce peuple barbare : nos lois, nos mœurs, nos villes, tout porte encore l’empreinte française ; que dis-je ? il existe des Français dans notre île, et vous vous croyez libres et indépendants de cette république qui a combattu toutes les nations, il est vrai, mais qui n’a jamais vaincu celles qui ont voulu être libres.

Eh quoi ! victimes pendant quatorze ans de notre crédulité et de notre indulgence ; vaincus, non par des armées françaises, mais par la piteuse éloquence des proclamations de leurs agents ; quand nous lasserons-nous de respirer le même air qu’eux ? Sa cruauté comparée à notre patiente modération ; sa couleur à la nôtre ; l’étendue des mers qui nous séparent, notre climat vengeur, nous disent assez qu’ils ne sont pas nos frères, qu’ils ne le deviendront jamais et que, s’ils trouvent un asile parmi nous, ils seront les machinateurs de nos troubles et de nos divisions.

Citoyens indigènes, hommes, femmes, filles et enfants, portez les regards sur toutes les parties de cette île ; cherchez-y, vous, vos enfants, vous, vos maris, vous, vos frères, vous, vos sœurs ; que dis-je ? cherchez-y vos enfants, vos enfants à la mamelle ! Que sont-ils devenus ?… Je frémis de le dire… la proie de ces vautours. Au lieu de ces victimes intéressantes, votre œil consterné n’aperçoit que leurs assassins ; que les tigres encore dégouttant de leur sang , et dont l’affreuse présence vous reproche votre insensibilité et votre lenteur à les venger. Qu’attendez-vous pour apaiser leurs mânes ? songez que vous avez voulu que vos restes reposassent auprès de vos pères, quand vous avez chassé la tyrannie ; descendrez-vous dans la tombe sans les avoir vengés ? Non, leurs ossements repousseraient les vôtres.

Et vous, hommes précieux, généraux intrépides, qui insensibles à vos propres malheurs, avez ressuscité la liberté en lui prodiguant tout votre sang ; sachez que vous n’avez rien fait si vous ne donnez aux nations un exemple terrible, mais juste, de la vengeance que doit exercer un peuple fier d’avoir recouvré sa liberté, et jaloux de la maintenir ; effrayons tous ceux qui oseraient tenter de nous la ravir encore : commençons par les Français… Qu’ils frémissent en abordant nos côtes, sinon par le souvenir des cruautés qu’ils y ont exercées, au moins par la résolution terrible que nous allons prendre de dévouer à la mort quiconque, né français, souillerait de son pied sacrilège le territoire de la liberté.

Nous avons osé être libres, osons l’être par nous-mêmes et pour nous-mêmes ; imitons l’enfant qui grandit ; son propre poids brise la lisière qui lui devient inutile et l’entrave dans sa marche. Quel peuple a combattu pour nous ? Quel peuple voudrait recueillir les fruits de nos travaux ? Et quelle déshonorante absurdité que de vaincre pour être esclaves. Esclaves !… Laissons aux Français cette épithète qualificative : ils ont vaincu pour cesser d’être libres.

Marchons sur d’autres traces ; imitons ces peuples qui, portant leur sollicitude jusque sur l’avenir, et appréhendant de laisser à la postérité l’exemple de la lâcheté, ont préféré être exterminés que rayés du nombre des peuples libres.  

Gardons-nous cependant que l’esprit de prosélytisme ne détruise notre ouvrage ; laissons en paix respirer nos voisins, qu’ils vivent paisiblement sous l’empire des lois qu’ils se sont faites, et n’allons pas, boutefeux révolutionnaires, nous érigeant en législateurs des Antilles, faire consister notre gloire à trouver le repos des îles qui nous avoisinent : elles n’ont point , comme celle que nous habitons, été arrosées du sang innocent de leurs habitants ; elles n’ont point de vengeance à exercer contre l’autorité qui les protège.

Heureuses de n’avoir jamais connu les fléaux qui nous ont détruits, elles ne peuvent que faire des vœux pour notre prospérité. Paix à nos voisins ! mais anathème au nom français ! haine éternelle à la France ! voilà notre cri.

Indigènes d’Haïti, mon heureuse destinée me réservait à être la sentinelle qui dût veiller à la garde de l’idole à laquelle vous sacrifiez, j’ai veillé, combattu, quelquefois seul, et, si j’ai été assez heureux pour remettre en vos mains le dépôt sacré que vous m’avez confié, songez que c’est à vous maintenant à le conserver. En combattant pour votre liberté, j’ai travaillé à mon propre bonheur. Avant de la consolider par des lis qui assurent votre libre individualité, vos chefs que j’assemble ici, et moi-même, nous vous devons la dernière de notre dévouement.

Généraux, et vous, chefs, réunis ici près de moi pour le bonheur de notre pays, le jour est arrivé, ce jour qui doit éterniser notre gloire, notre indépendance. S’il pouvait exister parmi vous un cœur tiède, qu’il s’éloigne et tremble de prononcer le serment qui doit nous unir.

Jurons à l’univers entier, à la postérité, à nous-mêmes, de renoncer à jamais à la France, et de mourir plutôt que de vivre sous sa domination.

De combattre jusqu’au dernier soupir pour l’indépendance de notre pays !

Et toi, peuple trop longtemps infortuné, témoin du serment que nous prononçons, souviens-toi que c’est sur ta constance et ton courage que j’ai compté quand je me suis lancé dans la carrière de la liberté pour y combattre le despotisme et la tyrannie contre lesquels tu luttais depuis quatorze ans. Rappelle-toi que j’ai tout sacrifié pour voler à ta défense, parents, enfants, fortune, et que maintenant je ne suis riche que de ta liberté ; que mon nom est en horreur à tous les peuples qui veulent l’esclavage, et que les despotes et les tyrans ne le prononcent qu’en maudissant le jour qui m’a vu naître ; et si jamais tu refusais ou recevais en murmurant les lois que le génie qui veille à tes destinées me dictera pour ton bonheur, tu mériterais le sort des peuples ingrats. Mais loin de moi cette affreuse idée. Tu seras le soutien de la liberté que tu chéris, l’appui du chef qui te commande.

Prête donc entre ses mains le serment de vivre et indépendant, et de préférer la mort à tout ce qui tendrait à te remettre sous le joug.

Fait au quartier général des Gonaïves, le 1er janvier 1804, l’an 1er de l’Indépendance.

 Source : Histoire d’Haïti, cours supérieur, par Dr J.-C. Dorsainvil

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